[Comme promis voici la fin de la première partie de l'excellente série d'articles écrite par le Dr. Ragheb As-Sarjâni et retraçant l'histoire du Hezbollah. Soyons très attentifs au déroulement des évènements afin de pouvoir tirer les leçons de l'histoire. Cet article aurait pu figurer dans la catégorie "Histoire et Civilisation" du blog mais j'ai préféré le mettre dans "Actualité et Réalité du Monde" car l'histoire se répète aujourd'hui et c'est un devoir pour nous, en tant que musulmans sunnites, d'analyser de quelle manière les chiites se sont comportés avec les sunnites dans le passé. N'oubliez pas de lire le premier article disponible ICI. Bonne lecture à tous.]
Le plan pour établir un état chiite
Revenons à l’histoire du Liban…
Moussa Al-Sadr était donc envoyé au Liban pour le plan de l’établissement d’un état chiite. Il fut choisi pour cette mission car il avait des origines libanaises, il parlait couramment l’arabe en dehors du perse et la coordination entre lui et Al-Khomeiny n’avait pas cessé, mais bien plus, d’autres relations plus fortes que cette coordination politique les liaient. En effet, le fils d’Al-Khomeiny, Ahmed Al-Khomeiny, était marié à la nièce de Moussa Al-Sadr et le fils de Moussa Al-Sadr était, quant à lui, marié à la petite-fille d’Al-Khomeiny, tandis que Moustapha Al-Khomeiny (le fils) était un des plus proches amis de Moussa Al-Sadr.
Moussa Al-Sadr se rendit directement au Sud Liban en raison de la forte densité chiite et commença à agir au plan social sans l’apparition claire d’une forme d’action religieuse. Il fonda alors des organismes sociaux pour aider les pauvres et les nécessiteux, de même que des écoles et des cliniques médicales. Puis, petit à petit, il commença à faire apparaitre sa position chiite et créa des tribunaux jafarites qui jugeaient entre les chiites selon leur doctrine duodécimaine. La nature sectaire du Liban lui permit d’avoir un libre domaine d’action et en particulier avec l’extrême faiblesse du gouvernement libanais et de son armée.
Moussa Al-Sadr était un homme qui travaillait sur tous les fronts et étaient prêts à mettre sa main dans celle des autres afin d’arriver à ses fins. Il sut, dès le départ, que le courant chrétien maronite était le plus puissant au Liban, à cette époque, et que le courant sunnite était pour lui un rival. Ceci tout en sachant que les sunnites, en ce temps, n’étaient pas attachés aux préceptes sunnites ou à la religion musulmane mais suivaient plutôt les courants nationalistes, socialistes, et laïques, hormis celui a qui Allah le Très Haut avait accordé Sa miséricorde.
Moussa Al-Sadr se rapprocha du courant chrétien car le chiisme, comme nous le savons depuis le commencement, n’est que révolte contre la doctrine islamique sunnite et rejet de l’histoire de l’Islam, à commencer par Abou Bakr As-Siddiq et ‘Omar Ibn Al-Khattab – qu’Allah les agrée – en passant par tous les états musulmans islamiques sunnites que notre Oumma a gouvernés. Donc, à l’origine, son idéologie est une idéologie de confrontation avec les sunnites et, partant de là, Moussa Al-Sadr se tourna vers Charles Helou, le Président maronite du Liban à cette époque et non pas vers les leaders sunnites afin de rassembler la puissance des musulmans. Charmes Helou vit en lui un allié opportun pour faire face aux sunnites, alors il se rapprocha de lui et l’encouragea. Ainsi, il approuva, en 1967, la création du Conseil Supérieur Islamique Chiite pour représenter les chiites du Liban et il approuva même l’édiction de la loi n° 72/76 stipulant que rien n’empêche le Conseil Chiite, pour ses fatwas, ses décrets et ses lois, de se référer aux grandes autorités chiites du monde (Iran, Irak et autres) et non nécessairement aux lois du Liban ! Ce conseil fut effectivement crée en 1969 et Moussa Al-Sadr en fut, évidemment, le premier président. Le gouvernement reconnut ce conseil en 1970 et décida même de dépenser des dizaines de millions de dollar pour aider le sud chiite.
Par ailleurs, Moussa Al-Sadr n’oublia pas de s’attirer les faveurs des Etats-Unis. Ainsi, lors d’une rencontre avec l’ambassadeur américain, Al-Sadr déclara qu’il luttait contre la vague socialiste nassériste parmi les jeunes chiites au Liban. La question de sa relation avec les américains se répandit même au point qu’il fut accusé, pour cette raison, par les proches d’Al-Khomeiny qui, à ce stade, considérait l’Amérique comme un danger imminent car elle soutenait fortement le Shah d’Iran.
Cependant, il se passa, en 1970, un évènement qui alla à l’encontre des plans d’Al-Sadr puisque les réfugiés palestiniens de Jordanie furent victimes de ce qui fut appelé, dans l’histoire, le « Septembre Noir » et qui conduisit au déplacement des palestiniens du Fatah vers le Liban. Au grand dam des chiites, ce déplacement eu lieu vers le sud Liban (proche de la Palestine) et les palestiniens sont sunnites, c’est donc ce qui pouvait conduire à la rupture du projet de l’état chiite ; tout en gardant à l’esprit que le Fatah était alors d’orientation socialiste laïque et très éloigné des enseignements de l’Islam.
Malgré cela, Moussa Al-Sadr tira profit du Fatah et établit avec eux des relations amicales dans la perspective que, par la suite, le Fatah se charge de l’entrainement militaire des chiites en vue de la formation de milices chiites très influentes au Liban. Dans le même temps, le Fatah cherchait un allié, en plus des communistes, et cela mena à l’établissement de relations d’intérêts entre eux.
En 1971, le président Hafiz Al-Assad arriva au pouvoir en Syrie. Il faisait partie de la communauté alaouite nassirite qui est une communauté extérieure à l’Islam même si elle était comptée, dans les découpages politiques, comme en faisant partie. Ses adeptes font de ‘Ali, qu’Allah l’agrée, une divinité et Allah est immensément au dessus de ce qu’ils prétendent. En dépit de cela, Moussa Al-Sadr ne tarda pas à publier une fatwa dans laquelle il déclara que les alaouites étaient chiites et que, par conséquent, il considérait Hafiz Al-Assad comme étant musulman. Ceci conduisit à un très fort rapprochement avec la Syrie et son régime gouvernant, et Moussa Al-Sadr devint un lien entre Hafiz Al-Assad et les chefs de la Révolution Iranienne. D’ailleurs, Hafiz Al-Assad soutint le renversement du Shah et après la révolution, il aida même l’Iran dans sa guerre contre l’Irak en raison sa grande hostilité à Saddam Hussein.
C’est ainsi que Moussa Al-Sadr semait les graines de son nouvel état chiite, s’aidant fortement, dans cela, des grandes autorités chiites du monde et en particulier Al-Khomeiny, des chrétiens du Liban, ainsi que des Etats-Unis et de la Syrie, et même du Fatah prétendument sunnite. En 1974, Moussa Al-Sadr fonda le Mouvement des Déshérités dénonçant les conditions de vie des plus pauvres. Au départ, un grand nombre de chrétiens du sud rejoint alors ce mouvement en pensant qu’il s’agissait d’un mouvement nationaliste luttant pour les droits des pauvres du Liban, mais ils en sortirent après avoir vu l’orientation chiite claire du mouvement. Puis, très rapidement, Al-Sadr conclut un accord avec Yasser Arafat, alors chef du mouvement Fatah, afin d’entrainer militairement le Mouvement des Déshérités et ce au vu et au su du faible gouvernement libanais. En juillet 1975, Al-Sadr annonça la formation de l’aile militaire du Mouvement des Déshérités qu’il appela « Afwâj Al-Mouqâwama Al-Loubnâniya » plus connue sous l’acronyme AMAL et, bien évidemment, il en était à la tête. A peine cette milice formée, Moussa Al-Sadr ignora les palestiniens et demanda avec insistance le départ des palestiniens sunnites du sud Liban. Plus tard, nous verrons ses partisans du mouvement AMAL combattre les palestiniens lors de la très connue « Guerre des Camps » entre 1985 et 1988.
En 1975, le Liban entra dans les méandres de la guerre civile ; une guerre très complexe dont les parties internes impliquées sont très nombreuses, et les parties externes plus encore. Ce sujet nécessiterait que nous y consacrions des analyses particulières afin de le comprendre clairement.
Moussa Al-Sadr et ses nombreux ennemis
Moussa Al-Sadr était devenu, après la fondation du Conseil Supérieur Chiite et après la formation du mouvement AMAL, une force avec laquelle il fallait désormais compter et ceci lui fit s’attirer les foudres de nombreuses parties. Le fait est que Moussa Al-sadr ne cachait pas cette force ni ne la masquait, mais au contraire, très souvent lors de ses conférences, il menaçait expressément d’envoyer ses partisans s’emparer des palais des riches du Liban si leurs exigences n’étaient pas remplies. Il arriva même à critiquer certains agissements d’Al-Khomeiny et commença à traiter avec les différentes parties internationales sans se référer aux grandes autorités religieuses chiites qui l’avaient, initialement, envoyé au Liban. La situation s’exacerba lorsqu’il se rendit en Iran et rencontra le Shah en personne afin de lui demander la grâce de douze chefs religieux que le Shah avait fait condamner à mort. Al-Khomeiny considéra cet acte comme une sortie de la coordination mondiale chiite et une collaboration avec le Shah, ennemi des révolutionnaires. Les choses s’aggravèrent encore plus en 1978 lorsque les relations entre la Syrie et Al-Sadr se détériorèrent brusquement. La raison était que la Syrie était sous la pression intense de la part des états voisins et des Etats-Unis suite à la visite d’Anouar Al-Sadate chez l’entité sioniste en 1977. La Syrie voulut donc que le Liban se tienne fermement à ses côtés en raison de la présence de l’armée syrienne au Liban à ce moment et voulut également qu’Al-Sadr ne prenne pas d’autres alliés en dehors de la Syrie. Mais Al-Sadr qui sentit sa force et la position de faiblesse de la Syrie, voulut augmenter ses relations avec les pays arabes, négligeant par cela la mise en garde de la Syrie. Ainsi, il visita le Koweït, suivi de l’Algérie et, pour finir en août 1978, la Lybie où ce produisit la grande surprise. En effet, la Lybie déclara qu’Al-Sadr avait quitté son territoire le 25 août 1978 mais il n’apparut plus jamais dans aucun endroit du monde ! C’est réellement quelque chose de très étonnant car Moussa Al-Sadr n’était un enfant pour perdre son chemin à l’aéroport, ni même une personnalité insignifiante pour que l’Etat ne connaisse pas sa destination mais il est clair qu’il fut détenu et assassiné.
Les ennemis de Moussa Al-Sadr voulant sa mort étaient devenus nombreux et beaucoup d’entre eux le montrèrent du doigt. A leur tête, les chefs de la révolution qui allait avoir lieu un an plus tard en Iran et qui ne souhaitaient pas qu’une personnalité charismatique aux relations nombreuses fasse de la concurrence à Al-Khomeiny à la direction du nouvel état chiite. De même que la colère du régime syrien, en ce temps, résultait toujours par un assassinat et la manière sanglante qu’avait le régime syrien de traiter avec ses opposants et bien connue de tous. Sans mentionner le fait que la Lybie, elle-même, avait de fortes relations avec les chefs de la révolution iranienne qu’elle allait soutenir, plus tard, contre l’Irak. Quant aux forces intérieures au Liban qui pouvaient tirer profit de l’élimination de Moussa Al-Sadr, elles étaient nombreuses sachant que la guerre civile libanaise était à son paroxysme.
En réalité, la disparition de Moussa Al-Sadr laissa place à un casse-tête déconcertant pour lequel les politiciens concoururent à trouver une solution, sans qu’aucun ne parvienne à un résultat convaincant. Le plus important est que Moussa Al-Sadr partit en laissant derrière lui un conflit intense, son mouvement armé AMAL qui soutient son projet et un poste vacant à la tête du Conseil Supérieur Chiite. Un an plus tard aura lieu la révolution iranienne qui destituera le Shah et quatre années plus tard les forces sionistes envahiront le sud Liban.
Et c’est de la matrice de cet imbroglio complexe qu’est né le Hezbollah chiite pour mener à terme le projet d’Al-Sadr mais, cette fois-ci, avec une orientation iranienne sans ambiguïté… Comment cela a-t-il eu lieu ? Quel a été le sort du mouvement AMAL ? Quelle a été la position des chiites vis-à-vis des palestiniens dans le sud Liban ? Comment l’étoile du Hezbollah est-elle montée ? Qui est Hassan Nasrallah ? Et quels sont ses dogmes et idéologies ?
Ce récit risque de durer et ce sera le sujet de notre prochain article, avec la permission d’Allah. Et nous demandons à Allah de donner la puissance à l’Islam et aux musulmans.
[Fin de la première partie. A venir très prochainement, avec la permission d'Allah, la suite de ce récit d'une grande importance avec les réponses à toutes les questions que vous vous posez.]




